Iconique comme... « Pen Duick »

Iconique comme... « Pen Duick »

Classé monument historique en 2016, le premier voilier d'Éric Tabarly, un cotre franc aurique de 15 mètres conçu en 1898 par l’architecte écossais W. Fife III Jr., hérité de son père en 1952, renaît pour la quatrième fois. L’occasion de revenir sur l’histoire d’une légende indissociable de celle de son maître et un prétexte tout trouvé pour donner la parole au petit bateau devenu grand...

« Après ma récente apparition en vedette au Nautic de Paris, dans le but très précis de sensibiliser le public aux travaux nécessaires à ma nouvelle jeunesse, je suis de retour sur le chantier du Guip à Brest. Et entre de très bonnes mains. Puisque ces charpentiers de marine, classés au patrimoine vivant, sont de véritables experts dans la restauration et la construction de bateaux en bois, et notamment de yachts de belle plaisance. Avant de regagner mon port d’attache à la cité de la Voile Éric Tabarly à Lorient le 14 avril et être confiée à l’association Éric Tabarly flambant neuve, je dois encore finir de me faire toute belle en retournant au chantier naval de Pors-Moro, dirigé par Arnaud Pennarun, maître d’œuvre de l’ensemble des travaux. Mais j’y reviendrai. Si j’insiste sur mon genre féminin, c’est que là où je suis née, en 1898, le pronom qui m’honore est un “She”... Je suis une Lady et je descends d’une lignée prestigieuse – “Cambria”,“Calluna”, “Britannia”, “Shamrock”... pour ne citer que quelques-unes de mes consœurs d’outre-Manche.

Dessinée à Fairlie en Écosse et conçue en Irlande, je suis un cotre franc à gréement aurique et l’une de mes particularités est de posséder cinq voiles, au lieu de quatre – grand-voile, trinquette, foc, flèche et clinfoc – gréées sur un seul mât. Ce qui me donne cette silhouette si facilement identifiable. La forme trapézoïdale de ma grand-voile me vaut le nom d’aurique, l’inclinaison du flèche, la voile située au-dessus de la grand-voile, celui de franc. Fife, ma signature, dont l’emblème est un dragon, est l’une des plus recherchées dans le monde des yachts classiques à voile. C’est William Fife Junior, de la 3e génération de la dynastie des Fife, qui dessine mes plans – ce maître écossais de l’architecture navale de plaisance du XIXe siècle sait marier avec brio équilibre, performance et esthétique – pour Adolphus Fowler, membre du Royal Cork Yacht Club. Nom de baptême ? “Yum”. À la différence d’autres yachts construits sur place à Fairlie, je vois le jour chez Gridiron & Workers à Carrigaloe en Irlande et navigue sous pavillon britannique. “Grisélidis”, “Magda”, “Cora V”, “Astarté”, “Panurge”, “Butterfly”... seront quelques-uns de mes noms successifs.

Ce n’est qu’en 1935, rachetée par Jean Lebec de Nantes, que je prends le nom de “Pen-Duick” – mésange à tête noire en breton.  

Un nom qui ne m’a plus quittée et a donné naissance à une autre lignée non moins prestigieuse, celle des Pen Duick, II, III, IV, V et VI, qui marquent à jamais de leur empreinte les annales du yachting mondial... Si je suis aujourd’hui une icône, c’est une histoire de destin. Ma route allait croiser celle d’un certain Éric Tabarly, mon 14e propriétaire. L’enseigne de vaisseau, le navigateur chevronné, vainqueur de deux Transats en solitaire (tour à tour sur “Pen Duick II” et “Pen Duick VI”), nommé chevalier de la Légion d’honneur par Charles de Gaulle, l’architecte et concepteur visionnaire, le fervent défenseur d’une certaine idée de la voile, le coureur d’océans, le redoutable concurrent,  le maillon essentiel du devenir mondial de la voile...  Mon maître, c’est lui.

Au fond d'une vasière 

Nous nous sommes rencontrés en 1938, date à laquelle je suis vendue à son père, Guy. Il a alors 7 ans. L’histoire d’amour qui s’ensuit, jusqu’à ce qu’il disparaisse à mon bord en 1998, trois jours après la célébration de mon centenaire dans la baie de Bénodet, escortée des plus beaux voiliers du patrimoine maritime, est digne des plus grands romans. Éric disait de moi : « Quand je regarde mon bateau, je le trouve beau ! Et puis, naviguer sur “Pen Duick” c’est autre chose ! C’est bien, c’est sportif. » L’élégance de mon plan de voilure, la difficulté physique de ma manœuvre, les souvenirs à ma barre en compagnie de son père, puis de sa femme, Jacqueline, et de sa fille, Marie... voilà ce qu’il aimait. Et pourtant j’ai bien failli pourrir au fond d’une vasière – celle de Pen Foul, sur l’Odet –, quand son père, Guy, est mobilisé pour la guerre. Ma première renaissance, en 1958, illustre à elle seule, le génie d’Éric. Incorporé dans la Marine en 1953 en tant que pilote d’aéronavale, il n’aura de cesse d’économiser ses soldes pour me sauver. C’est ainsi que, pour la “double solde”, il partira en mission à Saïgon. Pour préserver ma forme, il décide, avec l’aide de l’architecte naval et ami Gilles Costantini, dont le chantier est basé à La Trinité, de mouler une coque neuve en appliquant des couches successives de tissus de verre et de polyester sur mon ancienne coque.

À l’époque, cela fait de moi la plus longue coque en plastique du monde. Une technologie innovante qui ne changeait en rien la conception du bateau... mais me rendait indestructible ! 

C’est alors que j’ai commencé mes premières courses avec lui. À chaque permission, Éric m’inscrivait. Cowes-Dinard, Dartmouth-Belle-Île... c’est là qu’il a fait ses premières armes en tant que skipper. “J’y ai appris beaucoup de choses. Même si, au fond, nous courions sans aucune illusion sur notre classement, on s’appliquait quand même à faire le mieux possible. Comme nous avions toujours des concurrents qui nous servaient de point de référence, nous pouvions très bien juger si nous prenions les bonnes options, ou les mauvaises. C’était la meilleure école possible”, écrira-t-il. Et puis, il y a encore eu un très long interlude, Éric étant occupé à remporter la Transat en solitaire à bord de « Pen Duick II », départ d’une nouvelle vie de courses. 

La ténacité de Jacqueline

Je suis restée vingt et un ans exposée aux intempéries. Éric ne m’avait pas pour autant oubliée. Il a toujours gardé dans son for intérieur l’idée de me faire (re)naviguer un jour. Ma troisième renaissance fut épique ! Six ans sur le chantier de Raymond Labbé (1983-1989), à Saint-Malo. Le pont en contreplaqué ainsi que toutes les superstructures, tout était à refaire ! Sauf... la coque en polyester qui n’avait pas bougé, mis à part mon enduit qui sera refait à neuf par ce charpentier de marine qui a beaucoup œuvré lui aussi pour la conservation du patrimoine maritime. Les fêtes de Rouen en 1989 s’en souviennent encore. Je vais alors couler des jours heureux, en famille, avec Éric, Jacqueline, Marie et tous leurs amis. Avant de rejoindre la cité de la Voile Éric Tabarly dans l’ancienne base de sous-marins de Lorient, inaugurée en 2008, – où je navigue six mois par an en Atlantique et en Méditerranée pour la formation de jeunes marins – je suis souvent amarrée sur l’Odet, la rivière qui file en contrebas de leur maison proche de Bénodet, une bâtisse qu’Éric avait repérée à quelques 120 kilomètres de là et qu’il a faite reconstruire pierre par pierre. Et puis, un jour de 2014, de façon fortuite, en changeant une vanne de ma coque, l’on s’aperçoit que ma charpente longitudinale et axiale – datant de 1958 – est fracturée en de nombreux endroits. La résine utilisée pour ma coque a aussi perdu ses capacités de résistance mécanique... en bref, “la vieille dame” que je suis devenue, est vouée à ne plus naviguer. C’était sans compter sur la ténacité de Jacqueline et de Marie. “Que ‘Pen Duick’ continue à naviguer, c’est tout ce qui importe !”. 

Historique, je le suis !

Celle qui a partagé la vie de ce marin hors du commun, aimé et respecté de tous les Français, sait mieux que quiconque que son ultime credo, c’est qu’un bateau doit naviguer. Ce n’est pas une pièce de musée. Prolonger sa mémoire, à travers le bateau qu’il a le plus chéri, c’est ce qu’il aurait voulu. La question ne se pose même pas. Quant à trouver les fonds, cela n’a jamais arrêté le marin. Alors, pour celle qui a partagé sa vie... S’ensuit alors, tambours battants, la mise en œuvre de ma nouvelle vie. Le scénario est digne d’un film que l’on pourrait intituler “Pen Duick - Mission impossible III”. Après maintes simulations d’architecture navale et réflexions orchestrées par des ingénieurs, la réalité est là. Il faut 650 000 euros pour me remettre à l’eau en toute sécurité.

Je suis d’abord classée monument historique en 2016 par l’amiral Bellec, chargé de la commission d’évaluation. Historique, je le suis. Après tout, en 1958, j’étais devenu le premier plus grand bateau en composite de l’époque. Une nouvelle association, tout simplement baptisée Pen Duick, se charge de financer mes travaux. Ont répondu présents à l’appel la Drac (direction régionale des Affaires culturelles) à hauteur de 40%, le département du Morbihan 20% et la région Bretagne 10%, soit 70% des 650 000 euros nécessaires. À charge à l’association Pen Duick de trouver les 30% restants. Je suis alors transportée à Saint-Malo pour le départ de la 40e Route du Rhum. Dans le village de la course, tout le monde vient voir mes flancs découverts, en passe d’être restaurés. C’est que je vais faire l’objet d’une nouvelle innovation en matière de réparation navale. La technique mise au point par Arnaud Pennarun des chantiers de Pors-Moro consiste à exploiter des tissus de verre tressés de façon spécifique et des résines époxy biosourcées (une première) utilisées en infusion. Une technique qui s’inscrit dans la lignée des innovations initiées par Éric Tabarly et lui rend hommage. Une grande campagne de financement participatif a commencé. Artistes, peintres, dessinateurs, photographes ont fait don de quelques-unes de leurs œuvres et certains éléments de ma structure qui doivent être remplacés sont aussi proposés pour amateurs et collectionneurs avertis. Juste avant les fêtes, je faisais une dernière apparition au Nautic. Mais j’ai encore besoin de fonds. Ils me permettront de rejoindre ma base à Lorient. Là, grâce à l’association Éric Tabarly, celle créée pour l’entretien et la navigation des “Pen Duick”, je servirai à nouveau à former des chefs de bord issus des écoles d’apprentissage maritime et du service civique. Si vous le voulez, vous pouvez sauver l’icône que je suis devenue, le premier et le dernier bateau de mon maître, celui avec qui il a démarré sa vie de marin et l’a achevée, il en est encore temps. Une nouvelle vie! C’est mon vœu le plus cher, et peut-être aussi, celui de ce maître dont j’ai tant aimé partager la vie et qui est parti naviguer ailleurs. »

Par Caroline Knuckey, paru dans Les Echos Série Limitée en mai 2019