Newport,1964 : une légende est née…

Newport,1964 : une légende est née…

Dans la « capitale mondiale du yachting », plus de 150 voiliers s’apprêtent à quitter la rade pour la célèbre course des Bermudes. Il y a 27 jours qu’Éric Tabarly a pris le départ à Plymouth de la Transat anglaise, et selon Sir Francis Chichester, la « valeur sûre » de la compétition, 30 jours apparaissent un minimum pour cette traversée. L’arrivée des navigateurs en solitaires à Newport doit donc laisser quelques jours de délai aux Américains. 

Éric Tabarly, officier de marine de 33 ans, vient de construire Pen Duick II, avec ses amis les frères Costantini du chantier naval de Saint Philibert, en Loire Atlantique. Le voilier est léger, solide, long de quatorze mètres et le jeune navigateur le remboursera à ses amis lorsqu’il le pourra. Cette course en solitaire était pour lui, il ne pouvait pas la laisser passer…

Le 18 juin 1964, alors qu’il approche des côtes américaines, il se demande bien s’il est le premier. Il sait qu’un bateau français, le Brigantine, participe à la course des Bermudes, et il s’était même pris à rêver en partant de participer à cette seconde course une fois aux US, sans imaginer un instant pouvoir réaliser ce rêve. 

La « course contre la course » a passionné Éric. Le bateau feu croisé à 10h45 lui a bien crié « you are the first », mais le marin n’est pas convaincu d’avoir bien compris. A 15h, le survol des premiers avions et le ballet des bateaux lui font penser qu’il ne doit pas être mal placé... « Je n’ai pas dormi depuis 36h et si je m’endors, cela risque de durer longtemps parce que je n’ai plus de réveil. La nuit passe avec les feux qui illuminent de plus en plus la côte. 

Le marin raconte : « A environ 15 milles de l’arrivée, le sel, et peut-être les veilles, commencent à me brûler les yeux ; je regarde ma montre : 8 heures. La température s’est beaucoup adoucie depuis un moment et j’ai abandonné mon ciré pour ne plus garder sur moi que mon jersey de mer. Comme je viens de reprendre ma place à la barre, je vois venir à moi, sous la bordure de mon foc, une vedette qui sort de mon étrave. J’ai la surprise de voir ma tante à bord (…) « tu es le premier ! ». 

Quelques heures plus tard, dans la cohue du port, le consul de France à Boston, embarqué avec les autorités américaines, annonce au vainqueur que le Président de la République le fait Chevalier de la Légion d’Honneur « pour fait exceptionnel ». Sa dernière manœuvre d’arrivée à l’appontement accomplie – « j’aurais été vexé de rater ma dernière manœuvre devant tant de spectateurs » - Éric Tabarly a juste « le temps d’enfiler un pantalon et un sweet-shirt propres, et, sans pouvoir ranger [ses] voiles, [il est] entraîné à terre ». 

En cette incroyable journée du 19 juin, la victoire du navigateur français a mis le monde en ébullition. L’exploit du jeune marin éblouit le public, impressionné par cet aventurier passionné d’océan. Éric Tabarly a traversé l’Atlantique en 27 jours et détrôné les Anglais. Tous les regards se tournent vers ce jeune sportif, attirés par son succès, son allure et sa détermination. 

Newport, 1964 : une légende est née… 

Extraits de Tabarly,Victoire en solitaire, éditions Arthaud, 1964.

Crédit photo : Copyright : B. Rubinstein